Résidence de la ferme Lord construite en 1860 par Robert James Millar, régistrateur et maître de poste à Drummondville. Elle fut habitée par trois générations de Millar, soit jusqu’en 1977. La grange-étable d’origine a été détruite lors d’un incendie survenu en 1985. La tribune attachée à l’étage supérieur, côté nord, a été ajoutée au début du siècle pour un membre de la famille alors atteint de tuberculose. Avant même la fondation de Drummondville (1815), le site était occupé par Arthémus Lord qui y opérait une auberge où faisaient halte les voyageurs qui circulaient sur la rivière Saint-François.
Sise au sud-ouest du lot 1 du premier rang du canton de Wendover (à la limite même du canton de Simpson), la ferme Lord compte parmi les établissements pionniers du comté de Drummond.
En effet, avant même la fondation de Drummondville, Artémus Lord construit, à la hauteur des tumultueuses chutes qui porteront le nom de Lords Faits, des bâtiments de ferme et une taverne où les voyageurs font halte avant d’entreprendre un long portage sur la rivière. À cette époque, on transporte beaucoup de marchandises de Sherbrooke au port Saint-François dans de petits chalands. Le portage des chutes Lord s’avère l’un des plus pénibles sur la Saint-François; on décharge la cargaison au pied du rapide vis-à-vis la traverse et, après avoir suivi un sentier de deux kilomètres, on remet le butin à l’eau à la pointe Mamby (connue de nos jours sous le nom de parc Sainte-Thérèse). Il n’est pas rare de croiser des flottilles composées de trois ou quatre canots d’écorce, chargés d’Abénaquis faisant la navette entre leurs villages de Saint-François-du-Lac (32 km en aval) et de Durham (30 km en amont).
En juillet 1827, Frederick George Heriot (qui a fondé Drummondville en 1815) fait l’acquisition de la ferme Lord pour la somme de 100 £. En novembre 1859, ses héritiers vendent l’emplacement de 100 acres ainsi qu’une maison en bois rond et une grange à Robert James Millar pour la somme de 800,00 $. Ce dernier est le fils du capitaine James Grant Millar, un des soldats licenciés venus coloniser les abords de la rivière Saint-François sous la direction du lieutenant-colonel Heriot. James Grand Millar est responsable des finances de la colonie naissante et doit, de plus, pourvoir aux besoins des habitants qui défrichent leurs lots et bâtissent leurs maisons. Son fils aîné, Robert James, vit quelque temps dans le canton de Durham avant d’accepter, en 1849, l’emploi de sous-régistraire au bureau d’enregistrement du comté de Drummond.
Chasseurs de profession, Robert James Millar et son ami Charles Gariepy prennent la décision de l’établir dans le canton de Wendover lors d’une tournée de chasse en 1839 ; non seulement ont-ils remarqué la valeur des terres, mais également les nombreuses espèces fauniques qui abondent dans la région : chevreuils, orignaux, loutres, ours, caribous, castors, lynx, renards… Durant ce voyage, Robert James tue trois perdrix d’un seul coup de fusil!
C’est donc un rêve vieux de vingt ans que réalise R.J. Millar lorsqu’il vient s’installer à la ferme Lord en 1860, avec sa femme née Eliza Ann Robins. Sur le haut du coteau, à proximité de la rivière, ils entreprennent sans tarder la construction d’une maison québécoise, à deux étages, assez grande pour loger confortablement leurs huit enfants et ceux à naître. Quelques acres de terre sont consacrées à la culture de céréales fourragères destinées aux animaux de la petite ferme; tout près de la maison s’étendent un grand potager et un verger fournissant légumes et fruits de toutes sortes. Le gazouillement des oiseaux, le cri des bêtes sauvages et le grondement sourd de la chute troublent seuls le silence mystique des lieux.
Cette même année 1860, les municipalités de Grantham, Wendover et Simpson confient à John Woodward et James Gordon de Sherbrooke la construction d’un point couvert en bois à l’endroit même où s’élève le pont du chemin de fer actuel. Malheureusement, il est emporté par la débâcle au printemps de 1862. Devant se rendre quotidiennement sur l’autre rive pour son travail, R.J. Millar construit une passerelle au-dessus du détroit situé en face de sa résidence; il utilise cette passerelle l’été seulement. Le printemps et l’automne, il emprunte le bac qui fait la navette à la hauteur de la rue Saint-Georges. L’hiver, on traverse sur la glace au même endroit ou à la Pointe Mamby, un kilomètre en amont. Bien des chevaux et des hommes y trouvent la mort; Jane Ann Millar, fille de Robert James et Eliza, meurt des suites de son immersion sous la glace en 1881. Ce n’est que quatre ans plus tard, soit en 1885, qu’on érige le pont actuel, un point à péage qu’on emprunte après avoir déboursé cinq sous par voiture et deux sous par piéton.
Robert James Millar meurt en 1877, à l’âge de 61 ans; en plus de ses fonctions de régistrateur, il est marguillier et secrétaire-trésorier de son église, maître de poste, commissaire de la Cour, juge de paix et, peu auparavant, maire de Wendover-Simpson. Son fils Chalres-Howard, alors âgé de 21 ans, endosse les responsabilités de député-régistraire. Il habite la ferme Lord avec sa mère lorsqu’il épouse, en 1886, Ida Stewart McDougall, fille de John McDougall, fondateur des forges de Drummondville. La maison connaît alors de nombreuses améliorations suivant la mode du temps; à la fin du XIXe siècle, elle est entourée de jolis jardins, d’un terrain de tennis et autres agréments qui font de la ferme Lord un lieu de rassemblement privilégié. De nombreux souvenirs de cette époque sont figés sur la pellicule grâce à Charles Howard Millar qui consacre plusieurs heures de loisirs (entre 1888 et 1910) à photographier non seulement sa famille, mais des scènes de la vie quotidienne, des événements et des lieux importants de la région.
Charles Howard meurt en 1939, à l’âge de 83 ans. La maison est alors divisée en deux logis distincts : madame Ida, ses filles Dorothy et Kathleen ainsi que son fils Yvan habitent le côté sud-est de la maison; l’autre partie est occupée par la famille de son fils Leslie, copropriétaire du garage Montplaisir. Depuis 1915, la ferme Lord ne compte plus que cinq acres de terre, les 95 autres ayant été vendues avec les droits d’exploitation de la chute à la Southern Canada Power. En 1977, après maintes démarches infructueuses auprès de la jeune génération des Millar, Leslie Howard doit se résigner à vendre la ferme Lord; il se retire définitivement dans sa maison de campagne du lac Memphrémagog. Cette vente met fin à la saga des Millar qui ont habité la ferme Lord pendant 118 ans, soit de 1859 à 1977.
Le 1er, août 1979, André Paquin et son épouse Yolande, leurs jeunes filles Caroline et Julie, s’installent à la ferme Lord avec chevaux et bagages. Ils rêvent de restaurer la propriété dans le plus grand respect de son caractère d’origine grâce aux nombreux documents et photographies laissés par la famille Millar. Malgré quelques embûches, dont l’incendie de 1985 qui réduit en cendre la grange-étable, le projet leur apparaît encore aujourd’hui parmi les plus passionnants qui leur ont été donnés à réaliser !
Yolande Allard, septembre 1996.
Commentaire historique